LUX AETERNA #3 – Pādurea Tenebroasā

PĀDUREA TENEBROASĀ
Prologue

Yù.

C’est ainsi que l’on a nommé cet agent mutagène, trouvé sur une planète à des années lumières de la nôtre, avant de le bombarder au-dessus des Etats-Unis. Il a fait plus de morts que les épidémies de l’Influenza, du Choléra et de la Peste Noire réunies. Plus que toutes les guerres, même les plus meurtrières dont parlent les livres d’histoire. Pendant des jours, il a été là, présent partout, dans la nourriture, le sol, l’eau potable. Il s’est insinué jusqu’au cœur de nos cellules… Pour nous changer à jamais.

En septembre 2007, près d’un demi-siècle avant la présente histoire, la sonde spatiale Dawn de la NASA a été lancée afin d’explorer Cérès, une planète naine située dans la ceinture d’astéroïdes, entre Mars et Jupiter. Elle est arrivée à destination en mars 2015. À partir de 2011, des observations ont révélé que l’astre possédait une forme sphérique, à la différence des corps plus petits, qui ont une forme irrégulière. Sa surface est composée d’un mélange de glace et de divers hydrates minéraux comme les carbonates ou l’argile. Cérès possède un noyau rocheux et un manteau de glace. Elle pourrait héberger un océan d’eau liquide, ce qui en fait une piste pour la recherche de vie extraterrestre. En janvier 2014, l’observatoire Herschel de l’Agence spatiale européenne a confirmé que la planète était entourée d’une atmosphère ténue contenant de la vapeur d’eau.

La mission de Dawn était d’étudier Cérès dix mois durant. La NASA n’avait alors envisagé qu’une mission d’observation. La sonde devait rapporter suffisamment d’informations utiles pour permettre une éventuelle exploration future.

Entre 2000 et 2007, plusieurs agents infiltrés œuvrant à la NASA, employés par le 10e bureau de la Guoanbu – aussi appelé le Ministère chinois de la Sécurité d’État, MSS, l’équivalent de la CIA – ont participé à la construction et au lancement de Dawn. Leur travail a consisté à installer un système espion sur la sonde, permettant à l’agence spatiale chinoise, la CNSA, de suivre en temps réel la progression de l’engin et de recevoir les images et les données scientifiques qu’il pourrait récolter. Le système, fonctionnant également comme une double commande, a permis à plusieurs agents du MSS, travaillant au sein de la CNSA, de prendre le contrôle de Dawn en simulant un décrochage de l’engin et la fin des transmissions pour la NASA. Celui-ci est survenu début 2015.

La simple sonde d’observation s’est alors muée en une sonde d’exploration. Elle a prélevé des échantillons de glace et de roche. Pendant qu’une toute petite partie autonome de Dawn prenait le chemin du retour avec ses analyses et ses échantillons, la plus grosse partie est restée en dormance sur la planète naine, dissimulée dans le fameux « cratère » Piazzi, le plus grand observé.

Huit ans plus tard, Dawn a approché de l’orbite terrestre. Afin de ne pas être repérée par les différents satellites et programmes de surveillance spatiaux internationaux, son arrivée a coïncidé avec le lancement d’un nouveau satellite chinois en orbite. Ce dernier a absorbé le petit morceau autonome de Dawn et est retourné « s’écraser » malencontreusement sur Terre. La Chine s’est dite très déçue du défaut technique de son nouvel appareil de transmission et de télécommunications dernier cri. Des scientifiques un peu trop curieux ont mené diverses investigations. Ceux s’approchant un tant soit peu de la vérité ont été victimes d’accidents soudains ou ont disparu dans d’étranges circonstances.

L’analyse des échantillons par des agents scientifiques du MSS a révélé la présence dans l’eau, et à moindre concentration dans la roche de Cérès, d’un agent mutagène très agressif. Celui-ci, nommé « Yù » – poisson en chinois car trouvé dans l’eau – se combine à l’ADN des cellules et en modifie l’expression.

Des tests par inoculation sur des souris de laboratoire ont montré un radical changement de comportement : prostration, hyper anxiété, et mort de l’animal dans les 6 heures. L’ingestion d’aliments contaminés par Yù a provoqué une atrophie du système digestif et une mort à plus long terme, environ 72h. Une petite différence a été observée lorsque Yù est respiré. Si 98% des souris sont mortes malgré tout à moyen terme, en moins d’une semaine, les autres ont survécu. L’étude des rescapées a révélé que celles-ci présentaient toutes la même anomalie génétique. Chez l’humain, lorsque cette dernière est transmise par les deux parents, elle provoque la mucoviscidose. Cette anomalie, encore aujourd’hui, est portée par une personne sur vingt-cinq, environ. À l’époque, cela représentait donc à peu près 280 millions de personnes dans le monde.

Au fil des années, les scientifiques les plus brillants ont dépeint Yù de toutes les couleurs d’une palette sur une toile blanche d’ignorance, avant de comprendre que celui-ci n’avait rien de viral. Mutagène, l’agent extra-terrestre s’insinuait au plus profond de chacun comme un paparazzi… Restait à déterminer si l’hôte devenait sa victime… Ou son faire valoir.

On nomme « Positifs » ceux qui ont hérité de Yù, qui sont nés avec ces mutations. Ce n’est pas le cas, ici. Les « Natifs » sont les survivants de l’Épidémie, premières victimes mutantes de Yù, et ils se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Ces derniers ont été conduits dans des centres de décontamination, des zones de quarantaines, et on a tenté de découvrir comment et pourquoi ils étaient toujours debout. Au final, une personne sur sept a survécu aux attentats biologiques. Il ne fait pas partie de ceux-là, non plus. C’est un Candidat, un de ceux auxquels on a inoculé Yù de force. Ce « programme militaire d’élite », comme ils appellent ça, a été une aubaine pour plusieurs gouvernements qui ont décidé d’agir en surfant sur l’ambition d’une super-armée digne d’un roman de science-fiction.

Les « Candidats » sont ceux qui ont vécu les pires atrocités, esclaves d’une guerre qu’ils n’ont pas eu le temps de voir venir, à laquelle ils n’ont jamais été préparés. Rares ont été les volontaires, mais Yù a un sens de la répartie qui m’a toujours laissée songeuse. Bogdan a été témoin des souffrances indescriptibles que l’agent mutagène a infligé à de nombreux Candidats. Et en même temps, il l’a vu en sauver autant d’autres.

Il s’est parfois demandé à quoi ressemblerait le monde sans ces événements catastrophiques qui ont changé à tout jamais le visage de l’humanité. Faut-il haïr Cérès, cette lointaine planète qu’il n’aurait jamais fallu explorer, ou bien simplement la folie des hommes avides de pouvoir et prêts à exterminer leurs semblables, à l’aide de moyens aussi barbares ?

Yù l’a-t-il sauvé ou l’a-t-il puni ? Sans lui, sa vie aurait certainement été très différente, mais il l’a mis à l’épreuve. Contre toute attente, il a donné un sens à sa vie et une cause à défendre.

Il lui a donné le pouvoir de se battre.

 

 

2 avril 2017