LUX AETERNA #0 – Prélude

PRÉLUDE
Left Behind

On nous a d’abord dit que c’étaient les vaches. Et puis ensuite, que c’étaient les poulets. Moi, je dis que ce sont les hommes.

Quand les premiers sont tombés, des mesures ont été prises tout de suite par le CDC, le centre de contrôle des maladies. Evacuations, zones de quarantaine, décontaminations, la grande classe. Nous sommes passés d’une population de plus de 450 millions de personnes à pas loin de 100 millions et ce, juste sur le continent Nord-Américain.

On pensait qu’on survivait parce que nous n’avions pas été touchés ou bien parce que notre défense immunitaire était plus résistante que l’on ne l’imaginait. Alors quand les journaux et autres déracinés ont commencé à parler d’hommes qui respiraient sous l’eau ou de femmes insensibles au feu sur lequel elles marchaient (littéralement), on a commencé à se poser des questions. Sur eux, sur nous… Sur ce qui a bien pu se passer. Un jour, il m’a dit : « Peu importe ce qui est arrivé à notre monde. Le plus important, aujourd’hui, c’est d’y vivre. »

On connaît tous l’histoire. On ne sait pas encore très bien comment elle va se terminer, on ne se souvient plus trop bien comment elle a commencé, ni où, ni quand… Ni pourquoi. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on a oublié comment c’était avant, combattu ce qu’on croyait être ensuite, et accepté ce que nous étions réellement aujourd’hui.

Division N°18
Saskatchewan
Canada

Une tornade de cheveux noirs traversa la pièce glacée, un filtre de nacre à travers les planches de bois éclairant quelques boucles sur son passage. Un corps élancé, quelques secondes en suspend dans l’air comme un oiseau tué en plein vol, s’écrasa lourdement sur une table qui s’effondra sous le choc. Un cri étouffé s’échappa de la gorge de la jeune femme avant qu’elle ne lutte contre l’évanouissement.

Dans l’espace sombre, seul le blanc de ses yeux contrastait avec sa peau cuivrée et elle donnait l’impression de se confondre dans les ténèbres. Une bouffée de vapeur se forma devant ses lèvres au contact de l’air glacé et son regard se figea sur l’interstice entre deux planches, focalisant son esprit afin de rester en éveil.C’était une vieille maison abandonnée dont les fenêtres et autres trous dans les murs avaient été bouchés par des matelas ou de vieux canapés en ruine. De l’extérieur, l’endroit ressemblait plus à une prison où l’on séquestrait des enfants qu’une véritable habitation, jadis occupée par une famille heureuse d’honnêtes travailleurs. Mais personne n’avait vécu ici depuis des années. Personne n’aurait cru tomber sur qui que ce soit, ici.La terre s’était déjà emmitouflée dans son manteau blanc et celui-ci reflétait l’éclat du soleil. Un rayon éclaira son visage, et la vie se rappela à elle. Un filet de sang coula du coin de ses lèvres, elle s’était mordue en tombant, et elle sentit alors le goût métallique se répandre jusqu’au fond de sa gorge. Ses paupières étaient si lourdes, sa fatigue si profonde, que tout ce qu’elle désirait était sombrer dans un sommeil bienheureux. Au loin, elle aperçut ce qui ressemblait à un arbre, auquel il ne restait que quelques feuilles mortes qui ne tarderaient pas à tomber sous un léger souffle de vent.Elle cligna des paupières et une larme glissa du coin de son œil, roulant de sa pommette saillante vers son oreille. Plus rien d’autre n’existait que cette poignée de feuilles mortes qu’elle percevait au loin. Elle n’entendait pas les cris qui l’entouraient. Elle ne sentait pas non plus la douleur au creux de ses reins, pas plus qu’elle ne remarquait les ombres qui s’agitaient autour d’elle. Elle aurait bien aimé, mais l’espace laissé entre les deux lattes de la cabane était comme un cadeau béni des Dieux. La fin était proche, le bout de son nez était gelé, elle ne sentait plus l’extrémité de ses doigts et ses dents claquaient.

Ses cheveux noirs, aux mèches teintées de henné, étaient parsemés de cristaux de glace, mais la simple sensation des quelques rayons de soleil sur sa peau lui réchauffait le cœur, à défaut de lui rendre un quelconque espoir. Ses lèvres murmuraient une prière silencieuse, réclamant la clémence et la délivrance.

D’une nature optimiste, animée par la foi en l’avenir, jamais elle n’aurait pu croire qu’un jour, elle demanderait à en finir, là, tout de suite, afin de ne plus souffrir. Cela faisait des jours qu’un mal s’installait dans son corps. Le voyage en devenait plus rude, un peu plus chaque jour. Elle s’était battue jusque là, elle avait donné de sa personne, elle avait essayé d’accomplir tout ce qu’elle pouvait. Sauver des vies, en protéger d’autres, envers et contre tout, mais elle avait échoué plus de fois qu’elle n’avait remporté de victoire. Alors pour la punir, on l’avait rendue malade, empoisonnée sans qu’aucun remède n’y puisse rien. Et ce jour-là, elle demanda à être libérée. Pour la première fois de sa vie, elle abdiquait.

Une ombre lui bloqua la vue, la rendant à nouveau au froid ténébreux et soudain, elle se mit à tousser, comme si le soleil avait levé sa bénédiction. Après une courte pause de lucidité, elle replongea en enfer. Elle se contorsionna pour tenter d’échapper à ces mains tendues qui cherchaient à l’agripper. On lui serra si fort les épaules qu’elle se mit à hurler et à battre des pieds pour tenter de s’évader jusqu’à ce qu’elle se sente soulevée des débris de la table rompue.

Un bras sous ses jambes et l’autre dans son dos, elle eut un haut le cœur en ressentant le vertige de la hauteur. Ce n’est qu’à son odeur qu’elle le reconnut. Malgré le froid, il transpirait et sentait la poudre mêlée à la terre. Son haleine lui parvint, empreinte d’une arrière pensée de vin, souvenir chaleureux de la veille quand ils avaient déniché la cave de la cabane. Elle rouvrit légèrement les yeux et pu reconnaître, parmi des milliers, sa barbe rugueuse qui déformait son menton et le vieillissait. Elle leva une main pour s’accrocher à lui, consolée par sa voix qui lui disait de ne pas s’inquiéter, qu’il la tenait. Il la portait dans ses bras et elle sentit les secousses de ses pas, comme on martèle un clou, le choc vibrant dans son dos. Mais elle fit peu de cas de la douleur lorsque la lumière du soleil l’irradia à nouveau, réchauffant totalement son corps.

Elle ouvrit les lèvres pour happer l’air comme si elle n’avait plus respiré depuis des heures, enfermée dans une boîte noire. Elle se sentit alors chavirer et ses pieds touchèrent à nouveau le sol. Elle l’entendit lui parler mais elle ne comprit pas les mots, c’était comme s’il était loin, étouffé par un oreiller. Elle était sourde et un son sifflait dans son oreille. Il passa alors un bras sous le sien pour l’aider à marcher mais son équilibre lui joua des tours et il dû la rattraper pour qu’elle ne s’effondre pas dans la neige.

Était-ce sa force à lui qui lui redonnait du courage ou bien son optimisme qui refaisait surface, alors qu’il hurlait de plus en plus fort à son oreille pour la rappeler à lui ? Ou bien était-ce cette radieuse lumière qui lui rendait foi ? Un pied devant l’autre, elle se remit à marcher, gauchement alors que les sons lui parvenaient à nouveau peu à peu. Grâce à son soutien, elle pu avancer et leva les yeux sur le soleil au-dessus de leur tête, le suppliant de les épargner, de leur laisser la vie sauve. Mais s’il lui accorda un répit… Celui-ci ne fut que de courte durée.

Novembre 2026

Cela faisait deux jours qu’ils marchaient et tout ce qu’ils avaient réussi à trouver à manger était un lapin malade qu’ils n’avaient pas eu de mal à attraper. Au moins avaient-ils abrégé ses souffrances. Elle était déjà contaminée, mais lui ne présentait aucun symptôme. Ils pensaient que le froid éradiquerait le virus mais depuis qu’ils avaient mis un pied dans la neige, son état n’avait fait qu’empirer.

Elle était à présent si faible que chaque respiration était une épreuve, surtout par une telle température. Mais ils avaient espéré trouver un village, une habitation, quelque chose, quelqu’un qui aurait pu les aider, les conduire à un hôpital, même. Mais les maisons étaient vides ou les habitants morts et l’espoir de pouvoir la sauver s’amenuisait jour après jour.

Alors qu’il parlait, cherchant à rester alerte et éveillé, il n’entendit bientôt plus que ses pas dans la neige étincelante. Ils traversaient alors ce qu’il restait d’un bosquet de petits arbustes, ne quittant jamais le soleil des yeux en espérant que la prochaine ville leur offrirait plus que la précédente. Il l’avait maintenue en vie jusque là et ne croyait en rien d’autre qu’en sa réussite. Ils survivaient depuis si longtemps maintenant que selon lui, il n’y avait plus d’autre choix possible que celui-ci.

Quand il l’appela et qu’elle ne répondit pas, il s’arrêta enfin avant de s’apercevoir qu’elle n’était plus là. Alerté, il se retourna d’un bond pour la voir, à quelques mètres derrière lui, effondrée sur ses genoux, la tête basse et les mains tombées sur ses cuisses. Il hurla alors son nom mais elle ne répondit pas. En deux vives enjambées, il fut à ses côtés, un bras encerclant ses épaules alors qu’elle se laissait aller en arrière. Une main glissa de son corps pour s’échouer dans la neige.

Contrairement à elle, il n’avait pas perdu espoir un seul instant. S’il était en bonne santé, il était persuadé de pouvoir la guérir s’ils trouvaient un bon médecin dans la prochaine ville. Elle devait encore faire un effort, il la sauverait. Il le pouvait, il en était convaincu. Mais elle n’avait plus d’énergie et lui pas assez de force pour la porter sur plusieurs kilomètres. On leur avait volé leur voiture et ils avaient vendu les chevaux qu’ils avaient trouvés abandonnés dans une ferme, contre de la nourriture et quelques médicaments. Il ne leur restait que leurs pieds pour avancer. Mais elle était au bout de son chemin et acceptait son sort. Elle avait déjà bien vécu pour son jeune âge, elle pouvait s’en aller, en bonne compagnie.

La tenant dans ses bras, il écarta une mèche de cheveux de son visage. Ses yeux vides et ternes se perdirent dans les nuages. Une trace de sang séché coulait de ses narines et sa poitrine se contractait à tel point sous le manque d’oxygène que sa voix en était rauque. Elle voulu ouvrir la bouche pour parler mais aucun son n’en sortit. Si elle avait été n’importe qui d’autre, il aurait été enclin à abréger ses souffrances. Il aurait préféré qu’elle, ainsi que toutes les victimes de ce virus atrocement ravageur lors de ces dernières semaines, connaisse une mort bien plus rapide.

Des chanceux n’avaient pas eu le temps de comprendre. La souche avait été si forte et si puissante qu’ils s’étaient tous écroulés en moins de sept heures. Certains aimaient parfois dire que, vu d’en haut, on aurait pu observer le pays sombrer dans un silence macabre et sinistre en l’espace de quelques heures, après une longue agonie de hurlements et de cris désespérés appelant à l’aide. Près d’un mois après les bombardements, si le virus souche s’était éteint, le mal en était fait et se propageait vers les régions jusque là épargnées. Air, nourriture, eau, pollen… Ce qui aurait dû se limiter aux frontières nord-américaines se répandrait bientôt dans le monde entier.

Les premiers étaient tombés de façon foudroyante. La majorité d’entre eux n’avaient même pas eu le temps de souffrir. Des familles entières éradiquées dans les grandes villes. Un génocide propre et sans bavure. Les survivants se demandent encore… « Pourquoi lui et pas moi ? » Combien sont-ils, finalement, à attendre une fin qui ne vient pas ? Combien sont-ils, dorénavant seuls après avoir tout perdu, que leur reste-t-il ? Plus rien.

Dernier survivant de sa famille, il avait espéré que la mort viendrait rapidement à sa rencontre. À la place, elle lui confia une mission : une journaliste correspondante de Jakarta, arrivée quelques jours à peine avant le bombardement de l’agent mutagène. Il l’accompagnerait tout au long de cette épreuve et se ferait le messager du vent. Il avait admiré sa force de caractère, sa volonté d’agir, sa grande ambition, sa loyauté envers l’humanité et son optimisme à toute épreuve. Mais, elle n’avait plus rien à voir avec la correspondante de National Geographic, en reportage à la télévision, à peine un mois plus tôt. Son teint brun avait pâli, ses yeux sombres terni et ses cheveux sombres avaient perdu de leur éclat. Le poison traçait des courbes d’ébène à travers son corps, suivant le chemin de ses veines. Il refusa de croire que tout disparaîtrait avec elle.

Elle leva une main émaciée et torturée vers son visage, cherchant à le rassurer que tout irait bien. Elle lui offrit même un léger sourire. L’air glacial endormait ses douleurs et embrumait son esprit. Il n’avait jamais perdu espoir, même quand elle avait eu les premiers symptômes. Il ne l’avait pas abandonnée. Il l’avait portée quand elle avait eu du mal à marcher. Il lui avait raconté des blagues lorsque la mélancolie l’avait gagnée. Il lui avait donné son dernier crouton de pain sec quand la faim avait rongé son estomac, même si lui n’avait rien avalé depuis deux jours et qu’il était affamé. Elle passait avant lui. Tout le monde était passé avant lui. Personne ne lui avait dit pourquoi il avait survécu et pas les autres. C’était quelque chose qu’il apprendrait. Avec le temps.

Le crépuscule approchant, les branchages des sapins filtraient la lumière orangée. Elle ne sentait plus le froid, tout juste le bout de ses doigts. Malgré tout, une douleur lui traversa l’échine, comme de l’électricité, et elle crispa les yeux dans une grimace, gémissant d’une voix aigüe en se tordant. Il prit sa main dans la sienne et elle la serra de toutes ses forces. Elle hoqueta entre deux larmes, cherchant son air et rouvrit les yeux sur les couleurs chaudes et mourantes du soleil contrastant avec la neige glaciale, la respiration rauque.

Un instant, sa voix lui parvint comme un chant sombre au loin, puis ses doigts glissèrent finalement. Il retint sa main sans énergie, refusant de la laisser tomber, refusant l’évidence et la vérité avec acharnement. Il la supplia même de rester avec lui. Et alors qu’elle demeurait, là, dans ses bras, le visage soudain paisible et les yeux sans vie rivés sur la nuit montante, il réalisa qu’elle l’avait abandonné.

Il mémorisa alors chaque détail de son visage, la couleur de ses yeux, la douceur de ses lèvres contre les siennes, la délicatesse de ses cheveux entre ses doigts, la chaleur de sa peau contre son front. Il la serra si fort contre lui qu’il crut un instant qu’elle avait répondu à son étreinte. Contre sa poitrine, il mêla ses doigts dans les siens. Son cœur ne battait plus, son pouls ne venait plus retrouver ses baisers dans son cou, la vapeur ne s’échappait plus de ses lèvres.

Désormais, il était seul.

LUX AETERNA

J’aimerais vous raconter cette histoire…

1 avril 2017